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Mars-Avril 2026

Henri Vincenot « sinistré total » : la guerre dans Walther, ce Boche mon ami
Couvertures du roman

Couvertures de la première et de la deuxième édition du roman, 1954 et 1979.

Introduction : de Walther, ce Boche mon ami au film Les Rayons et les Ombres

 

   Début 2026 sortait au cinéma Les Rayons et les Ombres, réalisé par Xavier Giannoli. Ce titre hugolien porte en lui une dualité qui dépasse la simple esthétique romantique. Appliqué aux années de plomb et de sang de l’Occupation, il cherche à dessiner la frontière poreuse entre l’éclat des principes et la noirceur des compromissions. L'article que nous publions aujourd'hui explore lui aussi cette zone grise à travers un roman méconnu d’Henri Vincenot : Walther, ce Boche mon ami.

   Ce texte, publié en 1954, est centré sur le destin de trois personnages principaux, Walther, Claude et sa sœur Suzanne, trio qui entre en résonnance avec celui des Rayons et des Ombres, composé d'Otto Abetz, de Jean Luchaire et de sa fille Corinne. Xavier Giannoli explique, dans un entretien publié sur le site culturopoing.com [I], que « Jean Luchaire est un homme de dialogue qui se dit tout le temps "on va se parler, on va trouver des points d’entente". Mais le dialogue finit par devenir des arrangements qui finissent par devenir des renoncements, puis des compromissions. Il y a un moment où c’est trop tard. On a commencé par défendre des idées, et on finit par défendre des intérêts. On se perd, on veut oublier, ne plus y penser. On s’invente des raisons pour se dire qu’au fond, on a fait ce qu’on pouvait », avant de conclure : « Et ce chemin de renonciation aux valeurs essentielles de la société, était évidemment le cœur du film. »

   Cette thématique des multiples renoncements est tout aussi centrale dans le roman de Vincenot : ce dernier montre comment l'intellectuel, devenu dépositaire du Verbe, choisit de sacrifier la vérité sur l'autel de sa propre survie ou de son ambition. Le personnage de Claude, ce professeur d'histoire qui finit par se plonger dans le mensonge pour bâtir une carrière d'après-guerre, en est le symbole archétypal. Comme Jean Luchaire qui, par ses journaux, a mis sa plume au service d'une mise en scène de la réalité, Claude concède ses principes un à un au point de devenir l'instrument consentant de discours qui ne sont plus les siens. Si Luchaire a payé son renoncement de sa vie, le personnage de Claude incarne la version plus insidieuse et victorieuse de cette démission : celle de l'intellectuel qui s'adapte, qui survit et qui finit adoubé par l'Université pour avoir su transformer ses propres lâchetés en légendes nationales. Celle d'un homme qui renonce à son amitié sincère et vierge d'idéologie avec l'officier allemand Walther pour éviter la compromission assénée par ceux qui blâment tout et partant ne comprennent rien...

   Mais le renoncement des uns produit parfois le sacrifice des autres. Il en est ainsi du personnage de Suzanne, la sœur de Claude. En aimant Walther, elle devient coupable de crime par association, n'est sauvée des humiliations et du lynchage que par l'intervention d'un soldat américain. Son châtiment — la tonte publique orchestrée par un profiteur éconduit [II] — est comme un écho au destin de Corinne Luchaire. Fille de Jean, étoile montante puis déchue du cinéma français, Corinne est emportée par la chute de son père. Frappée d'indignité nationale, elle incarne, dans le film de Giannoli, le symbole de ces femmes dont les crimes sont leur patronyme ou leurs sentiments, subissant une mort sociale voire physique. Corinne, ignorait-elle vraiment de quels crimes se rendaient coupables les habitués de la rue de la Lille ou de la rue Lauriston ? Profiter de la position de son père pour vivre avec insouciance au milieu du chaos, est-ce se rendre complice ou coupable de ce chaos ? La délicate question des liens amicaux, familiaux et amoureux en temps de guerre est, là encore, l'un des principaux points communs qui relient le roman de Vincenot et le film de Giannoli, éloignés cependant dans leurs conclusions respectives. Le film laisse le mot de la fin au cinéaste Léonide Moguy, lequel déclare « il nous reste le cinéma », ce qui apparaît presque comme une conclusion optimiste en regard de celle de Vincenot, désenchanté par la littérature compromise dans les mensonges et les illusions de la guerre, manipulée pour servir les intérêts des uns puis des autres.

   Dilemmes moraux, fabrication de la mémoire, écriture de l'Histoire et impossibles amours sont autant de thématiques des Rayons et des Ombres qu'explore Vincenot dans son roman, dont nous vous proposons un bref aperçu dans l'article suivant.

***

   Ce texte est la version finale du manuscrit de l'auteur (post-print). L'article original a été publié dans les Cahiers Louis Dumur, n° 10, 2023 (Éditions Classiques Garnier : https://classiques-garnier.com/cahiers-louis-dumur-2023-n-10-pour-qui-la-guerre.html). Il est lui-même la mise par écrit d'une intervention prononcée lors du colloque Pour qui la guerre ? organisé en octobre 2022 à Lyon.

   L’édition qui sert de référence à cet article est la suivante : Walther, ce Boche mon ami, Paris, Anne Carrière, 2003 (par Claudine Vincenot). Les pages correspondant aux citations tirées de cette édition seront indiquées entre parenthèses avant ou après les citations.

 

 

   Nous sommes au début des années 1950 à Paris, sur les bords de Seine, tout près du pont de Puteaux [1]. Henri Vincenot a installé son chevalet et peint tout en conversant avec les passants, quand soudain, « un drôle de bonhomme l’air crevé, triste, déniapé [2] » engage la conversation et le complimente pour la qualité de sa toile. Ce « drôle de bonhomme », c’est Louis-Ferdinand Céline, fraîchement revenu de son exil danois. Si Vincenot apprécia les compliments de l’écrivain, il le trouva « pessimiste, désespéré [3] ». Il ne se doutait sans doute pas qu’il s’apprêtait à signer un contrat dans la même maison d’édition que celle qui avait publié Céline pendant plus de dix ans ; ce dernier non plus ne se doutait sans doute pas qu’il avait discuté avec un homme passé très près d’avoir été déporté ou exécuté, pour avoir aidé une « famille dont la fille venait d’être arrêtée par la Gestapo [4] ».

Classe 1912

   Henri Vincenot est né en 1912 à Dijon. Il est sensible, dès sa prime jeunesse, à l’art sous toutes ses formes : les quelques films qu’il a vus au cinéma, les pièces de théâtre auxquelles il a assisté, ou la musique à laquelle l’initie Joseph Samson, maître de la chapelle de la cathédrale de Dijon et compositeur, l’éveillent à l’art. Son désir artistique, et non pas seulement littéraire, se mêle à son amour pour la nature qui trouve, en cet esprit mystique, un lieu d’expression privilégié : s’il grandit dans le quartier cheminot de Dijon [5], le jeune Vincenot passe beaucoup de temps en Auxois [6], où demeurent encore ses grands-parents - toutes ces caractéristiques se retrouvent dans le roman Walther, ce Boche mon ami, le deuxième [7] de ses romans publiés. Son premier le fut en 1953 : c’est ainsi qu’il s’inscrit, en parallèle de son métier de rédacteur à « La Vie du rail [8] », dans le cheminement littéraire qui le dévoile à un large public. Alors qu’il est connu localement pour sa peinture autant que pour ses romans, sa carrière prend une autre dimension entre 1972 et 1976, après la parution du Pape des escargots, qui connaît un succès plus étendu que ses précédents ouvrages, et qui finit par lui ouvrir les portes des médias. Il meurt en 1985 en auteur à succès, et en habitué du plateau d’Apostrophes.

De la guerre au roman

   Henri Vincenot a vingt-sept ans lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale : il est mobilisé à la 472e compagnie hippomobile, mais une cardiopathie mitrale entraîne son rapatriement à la fin de l’hiver 1939 [9]. Une fois passées les périodes d’exode, Vincenot et sa famille reviennent à Dijon. C’est durant cette période qu’il amorce l’écriture de deux de ses plus grands succès : Le Pape des escargots et La Billebaude [10]. En même temps, il travaille à la réfection d’un hameau de la vallée de l’Ouche, tente d’améliorer le quotidien de sa famille en cultivant quelques parcelles de terre, en plus de travailler pour la SNCF, à Dijon. Un jour chaud de l’été 1944, alors qu’il se baigne avec deux de ses enfants dans l’Ouche, Vincenot fait la connaissance d’un homme cultivé, au français impeccable, qu’il prend pour un alsacien. Ils sympathisent, parlent d’art, d’histoire ; l’homme prend quelques clichés des enfants. Alors que l’homme se rhabille, Vincenot s’aperçoit qu’il a sympathisé avec un sous-officier de la Wehrmacht, nommé Walter Linss [11].

   C’est l’élément déclencheur d’une réflexion de dix années sur la guerre qui trouve son aboutissement en 1954, dans le deuxième roman qu’il choisit de publier. Cela fait seulement un an que Vincenot est repéré et engagé par Robert Kanters, qui lui fait signer son contrat, après l’avoir repéré alors qu’il se produisait sur scène en jouant l’une de ses pièces de théâtre [12] avec « Les Compagnons de Tivoli », sa troupe. Or, des éditions Julliard où il officiait, Robert Kanters entraîne Vincenot chez Denoël, où il vient d’être nommé. Son manuscrit est accepté par Alex Grall et Philippe Rossignol, qui viennent alors de participer à la refonte [13] des éditions Denoël, laquelle fait suite à leur rachat [14] par le concurrent de toujours, Gallimard, en 1951. C’est là qu’il nous faut ouvrir une parenthèse à propos de l’histoire mouvementée des éditions Denoël et de leur fondateur, qui n’est pas sans rapport avec le propos du roman d’Henri Vincenot.

Les Éditions Denoël : guerre et littérature

   Robert Denoël naît en 1902 en Belgique. Il s’associe avec Bernard Steele en 1928 et tous deux fondent leur propre maison d’édition ; Grasset et Gallimard sont alors les maisons les plus importantes de France, mais l’adresse commerciale et financière des deux hommes permet bien vite à leur petite entreprise de prendre une importance considérable [15]. La maison Denoël se distingue rapidement par la diversité et l’audace de ses choix éditoriaux – et son habile publicité : avec Eugène Dabit et son Hôtel du nord par exemple qui reçoit le prix du roman populiste en 1931 [16], ou encore en éditant Roger Vitrac ou le théâtre d’Antonin Artaud. Denoël ouvre une collection de psychanalyse confiée à René Allendy ; et surtout, il y a la publication de Voyage au bout de la nuit [17], refusé par Gallimard, qui lie les destins de Robert Denoël et de Céline, malgré leurs relations houleuses : c’est en effet Céline qui qualifie Denoël de « zèbre [18] », le considérant comme un opportuniste. Denoël publie par exemple la même année [19] L’École des cadavres de Céline, et Bonsoir Thérèse d’Elsa Triolet. Mais déjà survient la guerre et Denoël s’arrange avec Otto Abetz [20] pour pouvoir rouvrir sa maison d’édition ; dans le même temps, il cache et aide Aragon et Triolet, des juifs ou des écrivains recherchés par la Gestapo [21]. En 1943, il reçoit une enveloppe contenant une image de cercueil, en plus d’un avertissement lancé par le Comité National des Écrivains [22]. Il poursuit ses publications éclectiques : Barjavel (Le Voyageur imprudent), Cendrars (Poésies complètes), Rebatet (Les Décombres) et Le Premier accroc coûte 100 francs, d’Elsa Triolet, Goncourt 1944. Quand vint la période de l’épuration, Denoël, à qui l’on reproche douze publications [23] dont les pamphlets de Céline, se présente au juge – lequel était déjà en place avant la guerre et sous l’Occupation - avec une défense préparée, reposant sur un montage financier [24] organisé avec sa maîtresse, Jeanne Loviton, ainsi que sur l’édification d’un livre noir de l’édition française [25] : il se considère comme le bouc émissaire des éditeurs et entend ne plus l’être. Il est acquitté mais les poursuites qui concernent sa maison d’édition continuent. Il est retrouvé assassiné le 2 décembre 1945, sans jamais avoir pu produire le livre noir devant les juges. Jeanne Loviton parvint à faire pencher la justice pour l’acquittement de la maison Denoël, et permit à Céline de revenir libre en France [26]. En 1951, dix mois après en être devenue propriétaire, Jeanne Loviton vendit quatre-vingt-dix pour cent des éditons Denoël à Gallimard [27]. Le livre noir de l’édition française ne fut jamais retrouvé ; et déjà le mécanisme des luttes mémorielles s’est enclenché : Aragon et Eluard sont fêtés comme les poètes de la Résistance, Sartre, brouillé avec Camus, défend Gallimard puis attaque Céline qui riposte ; plus que jamais et peut-être comme jamais plus, l’écrivain ou plutôt l’intellectuel donne ses avis et pèse dans la sphère publique et politique.

Principaux éléments diégétiques et contextuels

   C’est donc trois ans après cet épilogue, et a priori sans connaissance de cette histoire mouvementée qu’Henri Vincenot voit Walther, ce Boche mon ami être publié aux éditions Denoël, fraîchement refondues. À cette période de sa vie, Vincenot produit une peinture religieuse et un théâtre aux tonalités sombres, tragiques, centrés autour du Christ. L’écriture du roman – qui court de 1953 et 1954 [28] – s’inscrit dans le sentiment de révolte qui anime alors Vincenot, pourtant largement perçu, à la fin de sa vie, comme un romancier plein de bonhommie [29].

   Ce roman est structuré en cinq parties qui mêlent fragments du journal intime et récits du personnage principal, Claude Bougerot, professeur d’histoire, et narrateur autodiégétique. Vincenot commente d’ailleurs son choix narratif à travers une remarque de Claude (p. 49) : « On rédige un journal pour préparer le travail des biographes éventuels ou pour l’édification de ses enfants et non pour se libérer de ses cogitations secrètes, comme les écrivains voudraient le faire croire. » L’alternance que met en place Vincenot entre le journal de Claude et les remarques, commentaires et ajouts de ce dernier à propos de son journal permet de mieux faire ressortir le dilemme qu’a imaginé le romancier : Claude, que le lecteur découvre en pleine débâcle et déjà en proie à son premier dilemme : être tué ou fuir, est professeur d’histoire à Autun (Bourgogne) passionné par le celtisme et les indo-européens. Il fait la connaissance, lors d’une baignade (p. 38), d’un homme qui partage sa passion, mais pas son uniforme : Walther Von Biesgheim : « Comme il était nu ou à peu près, nous nous entendîmes fort bien. » (p. 39). S’engagent entre les deux hommes une amitié secrète, qui prend racine dans le cadre familial qu’invente Vincenot pour centrer son récit. Une large partie des personnages du roman est constituée des membres de la famille de Claude : son père le considère comme un lâche et parle de l’abattre, avant de l’informer qu’il figure sur « la Liste » noire (p. 60) ; sa sœur, Suzanne, s’emporte au contraire contre « l’héroïsme », mais juge, elle aussi, que Claude est lâche. Et puis il y a ce personnage que Vincenot appelle « l’oncle maudit », « de mémoire d’homme le seul traître de la famille » (p. 26), jugé comme tel pour son pacifisme à toute épreuve, et ses abondantes citations d’Aristide Briand.

Composition du roman

   Walther, ce Boche mon ami est traversé par trois phases principales, elles-mêmes centrées autour du binôme des personnages Claude-Walther : une première phase voit l’amitié des deux hommes se développer autour de leur passion commune : ils débutent ainsi la rédaction d’un ouvrage sur les origines du peuple Basque en se voyant la nuit : le personnage de Claude est dépeint par Vincenot comme un homme qui parvient à faire taire ses scrupules patriotiques – ce que sa sœur Suzanne appelle sa lâcheté – par amour du savoir, de la découverte scientifique. Deux éléments déclencheurs débutent ce deuxième mouvement : Claude apprend par son propre père qu’il est sur la « Liste » (p. 60) et considéré comme collaborateur. Puis a lieu le passage à tabac du jeune fils de Claude par ses propres camarades de classe avec la complaisance de l’institutrice, car la rumeur se répand que le professeur s’entretient la nuit avec un Allemand (p. 78). Dans le même temps apparaît alors un personnage important, l’abbé Painchaud (p. 65 puis p. 79), l’un des chefs de la résistance locale, et ancien professeur de philosophie de Claude. Celui-ci, à force de persuasion et de menaces doucement susurrées, parvient à le convaincre d’espionner son ami Walther, et de participer à des opérations de parachutage (p. 83). Claude poursuit ses rapports avec Walther et tous deux entreprennent des fouilles archéologiques. Le personnage de Walther est doux et poli, et entame, avec Suzanne, une relation amoureuse (p. 71-73). La troisième et dernière phase débute avec l’arrestation de Claude par des SS (p. 100) : le professeur demeure alors persuadé que Walther a dénoncé ses activités au sein de la résistance et, après une évasion inespérée (p. 103), prend le maquis, mû par un désir de vengeance. C’est là qu’entrent en jeu des personnages toujours plus barbares et violents, et surtout, que démarre la modification de sa propre histoire par le personnage de Claude lui-même.

Mise en roman de faits vécus

   Ce roman tire donc certains aspects de sa diégèse d’une expérience vécue : la rencontre d’un Allemand dans la nudité de la baignade, mais également l’évasion des geôles nazies sont deux événements que Vincenot a expérimenté : il a en effet été arrêté, à l’été 1944 par la Gestapo de Dijon, pour avoir renseigné par écrit une mère sur la situation de sa fille déportée, et parce que son hameau abritait des résistants [30] . Il est parvenu à s’évader lors de son transfert, à quitter Dijon et à se cacher dans la vallée de l’Ouche.

   Il s’agit d’un roman fortement réflexif, qui se distingue par son foisonnement, sans doute induit par la structure narrative évoquée précédemment. Il apparaissait donc nécessaire de sélectionner les éléments filés à travers le récit et de les organiser, dans un but synthétique.

   Ce roman semble répondre à l’envers à la question qui est à l’origine de cette publication : « pour qui la guerre » se transforme d’abord en « contre qui la guerre ? ». La remarque suivante, de Suzanne à Claude, illustre le poids de la guerre sur la vie privée : « Vous pratiquez les vertus officielles. L’amitié n’en est pas une. » (p. 147). Plus loin, Henri Vincenot précise la pensée qu’il développe à travers le personnage de Suzanne (p. 69) : « Il arrive qu’au milieu de la sottise générale on rougisse d’être raisonnable, comme au milieu de l’indifférence et de la passivité universelles, on ait honte de penser, de sentir et d’agir. » On retrouve ici trace de l’humanisme [31] que revendique Henri Vincenot, dont la définition se comprend par le négatif : la guerre est un mouvement de foule qui entrave l’épanouissement de l’individu, par un certain nombre de mécanismes parmi lesquels : la violence, l’idéologie, la dénonciation.

   De là, découle une forte désidéalisation de l’héroïsme et de la justice. Le portrait que dresse le narrateur du procureur d’Autun, lequel organise les parachutages, en fait un bureaucrate ordinaire : c’est un « homme assez mou et indécis, qui avait la mauvaise habitude de fourrer ses doigts assez profondément dans son nez afin d’en retirer précieusement des muquosités […] » (p. 90), ou encore : « Étant docteur en droit, il passait pour être très intelligent. C’est vrai en ce sens qu’il ne prenait jamais de décision. » (p. 90). Ce procureur tout à fait banal évoque au lecteur fidèle d’Henri Vincenot, ces « grands hommes d’état qui font, comme on sait, une effroyable consommation d’adultes bien portants [32] » dépeints dans son roman La Pie saoule.

   Cette description satirique du mécanisme de la guerre, et du pouvoir qu’elle octroie, repose certainement sur la lecture que Vincenot a pu avoir de Voltaire. On remarque une proximité phonique entre le prénom Walther [valter] et le nom de Voltaire [voltèr] ; cette quasi-paronomase semble se confirmer par une remarque que Vincenot attribue au personnage de Walther : Claude surprend alors une conversation entre son ami et sa sœur dans laquelle le premier évoque sa vision de la France : « Je voyais une France classique aux paysages mesurés, aux paysans charmants et sceptiques comme autant de Voltaire » (p. 73). Et puis il y a ce regard voltairien porté sur le fanatisme, tant des chefs allemands, qui visitent le musée des Invalides en rêvant d’unir la France et l’Allemagne en une nation dont la mystique et la religion commune serait la conquête guerrière (p. 53), que dans l’obsession du Bisacyen, chef des résistants, pour l’encasernement, la discipline militaire et surtout : la posture belliciste élevée au rang de religion (p. 128). L’interaction entre la guerre et le fait religieux, qui, conjugués, aboutissent à une suprême forme de fanatisme, est également visible dans la discussion qu’ont Claude et la pasteur allemand Gramsche. Celui-ci déclare : « La guerre, mon frère, est dans les vues de Dieu ! » (p. 77). Enfin il y a ce moment où Candide ressort comme un intertexte assez visible, notamment le troisième chapitre, à la fois par la description crue du massacre et par les répliques sans fin que se donnent les armées rivales. Les coups de canon des Abares et des Bulgares sont ici remplacés par l’énonciation de faits historiques :  

   « Ce que je vois dans cette nuit d’enfer ne peut se raconter. Des hommes écrasent des crânes à coup de talon, on arrache des yeux, on tranche des carotides. De nobles revanches se prennent : revanche de la débâcle de juin 1940, revanche du carrefour de Rethondes, du Chemin des Dames et de Verdun, revanches de Sedan et du siège de Paris, revanches de Lutzen et de Bautzen ; les uns effacent le soleil d’Austerlitz, déchirent le traité de Presbourg, révisent la paix de Tilsitt ; pour les autres il y a du Jemmapes et du Nerwinden dans l’air ; chacun a au moins une injure à venger, une invasion de son pays à solder, tous ont sur le cœur une capitulation que les professeurs de stratégie n’ont pu avaler. » (p. 154)

   Ce roman ne saurait être signé de Vincenot s’il ne contenait un suprême paradoxe : l’autre modèle qui est opposé aux bellicistes, et qui a au moins autant d’importance que Voltaire pour le récit, n’est autre que le Christ. En quête de la conduite à adopter pour sortir des mécanismes de la foule, le personnage de Claude songe à Jésus : « Bien sûr, l’héroïsme consisterait, nous le savons tous, à refuser de prendre parti, au risque d’être massacré par les deux clans, pour n’avoir pas voulu participer à leur commune erreur, comme il est arrivé à Jésus. » (p. 82). Cette vision du Christ se heurte à celle de l’abbé Painchaud, qui, au lieu d’interpréter les paroles et actes du Christ comme le fait Claude, s’en remet aux troubles desseins de Dieu : « Peut-être cette guerre ne nous a-t-elle été envoyée de Dieu que pour refaire une France ! » (p. 82). L’imitation du Christ semble la seule possibilité pour sortir de ce cercle de l’absurde qui se dessine peu à peu : « La sottise et la brutalité déclenchent l’indignation et l’indignation engendre la brutalité et la sottise. Voilà le cycle absurde. C’est lui sans doute qui a donné aux hommes l’idée de l’enfer ? » (p. 137). L’échec de Claude repose sur la trahison de cet idéal paradoxalement voltairien et christique : c’est sa sœur Suzanne qui le reprend à son compte (p. 166) pour s’opposer à son frère et par amour pour Walther.

   Cette réflexion sur le Christ est menée en parallèle de l’idée – qui s’avère être leurre, une illusion, à l’issue du roman – que la culture peut juguler voire empêcher les comportements brutaux dépeints par Vincenot. En témoigne ce passage où Suzanne et Walther, qui ne peuvent vivre leur amour, jouent au piano l’une un bout de Chopin puis l’autre un bout de Bach, dans une communion amoureuse et musicale : « Ils ont ainsi interprété tour à tour plusieurs fois la même fugue de Bach. Leurs interprétations se superposant, comme leur désir. » (p. 74). C’est également la culture et l’intérêt commun de Claude et Walther pour le groupe des indo-européens qui les réunit et transcende les uniformes.

   Cependant, Vincenot donne un développement à la diégèse qui semble nuancer, si ce n’est infirmer, cette idée : la culture n’est peut-être pas un rempart à la barbarie, et parfois, la favoriserait. C’est ainsi que Suzanne s’emporte contre l’héroïsme que véhiculent les livres : « Ah ! pourquoi n’a-t-on pas brûlé tous les ouvrages de Corneille, le récit de la mort de Barra et du chevalier d’Assas et toutes ces sottises que le métier de professeur fait un devoir d’enseigner. » (p. 32). Pire : c’est la tentation de devenir Corneille voire Barra qui pousse finalement Claude à l’ultime trahison.

   Cette tentation est nommée par Vincenot : c’est la légende, que le lecteur voit se construire lentement autour du personnage de Claude, lequel avoue, par exemple, avoir embelli le récit qu’il livre a posteriori de son emprisonnement et de son interrogatoire : « Je regrette de contredire le récit, que, soucieux d’infléchir tous les détails de cette affaire dans le sens qui m’était le plus favorable, j’ai eu la faiblesse de faire par la suite. En effet la légende prétend que j’aurais répondu à mes vils tortionnaires : ʺVous êtes de sales Boches et je ne vous dirai rienʺ » (p. 102). C’est le récit de cette évasion qui plonge Claude dans le mensonge et l’inclut au « cercle vicieux », puisqu’il embellit toujours plus son récit (p. 112), au point que celui-ci nourrit sa haine, panse son orgueil. Et l’abbé de parachever la flatterie en lui déclarant : « vous êtes légendaire » (p. 113).

   L’oncle maudit – qui n’est désigné que par ce surnom – est le seul personnage entièrement lucide vis-à-vis de ce mécanisme : « Après cette guerre, ils n’auront rien de plus pressé que de mettre tout ça en films, en romans, en pièces qui auront énormément de succès […] » (p. 162). Il y a une distinction entre la légende entretenue et le réel, moins glorieux tacitement mis de côté, comme le résume la citation suivante « je constate que les morts au champ d’erreur sont, de bien loin, les plus nombreux » (p. 129) C’est ce qui pousse Claude, vers la fin du roman, à déclarer que « [s]es mensonges sont devenus officiels » (p. 151) ; enfin c’est ce qui confirme sa volonté de se « vautrer dans la joie de la populace et partager le manteau du roi des Juifs. » (p. 151).

   Enfin, la dernière partie du roman décrit, avec une ironie toujours plus sombre, le mécanisme de la création d’une légende. C’est encore l’abbé Painchaud qui enjoint Claude à éditer des vers – que le professeur a composés au collège et que l’abbé avait jugés mauvais à l’époque : « C’est bien le diable si on n’y retrouve pas des allusions ambiguës… Vous savez avec les vers, on peut tout comprendre. » (p. 169) Finalement, l’abbé repart avec des vers d’amour que Claude avait adressés à sa femme et les fait passer pour des poèmes de résistance.

   C’est presque sur la « confession aigre-douce » (p. 189) du personnage de Claude, adressée à Walther, que se termine le roman. Devenu journaliste, sur les conseils de Painchaud, on apprend qu’il a « vanté les vertus du peuple français et dénoncé la veulerie, la cruauté et l’hypocrisie du peuple allemand. » (p. 189). Il écrit encore, à la même page :

   « J’ai montré l’occupant exclusivement abject et cruel. Dragon crachant la flamme, monstre assoiffé de sang. J’ai fait du Français, l’archange de l’Occident. J’ai ricané des bas subterfuges de la propagande allemande et j’ai exalté, comme il convient, notre lumineuse et franche subtilité, ainsi que notre éclatante bonne foi.

   […]

   Professeur, j’ai grossièrement infléchi l’histoire dans le sens qui flattait notre vanité et corroborait les théories officielles, et j’ai tu ce qui pouvait les ruiner en les ridiculisant. »

Puis, à la page 190 :

   « Pédagogue, j’ai collaboré à la rédaction du dernier chapitre de l’histoire de France : je n’y ai retenu que ce qui pouvait charger le vaincu et glorifier le vainqueur, en masquant le rôle, parfois douteux, de certains Alliés. 

Je dois dire que non seulement l’Université ne m’a jamais reproché mes violentes inexactitudes, mais au contraire, m’a manifesté sa haute satisfaction en me décorant et en me donnant l’avancement que dix ans de dévouements et de conscience professionnelle n’avaient jamais réussi à me valoir. 

[…]

   Et je dois dire, à ma grande confusion, que tout cela a très bien pris auprès du peuple qui se dit le plus intelligent de la terre et que vous aimez tant. Oui, les Français m’ont cru. J’en suis décontenancé. »

Enfin, à la page 191 :

   « Ma lâcheté me fournissait alors des excuses comme cette phrase qui est la grande pourvoyeuse de l’enfer : "Je ne peux pas, à moi seul, changer le monde !"

   […]

   Ma signature a côtoyé celle de gens de toutes les académies, même de l’Académie, et des grands noms de la Science, des Lettres et de l’Art et, parmi eux, quelques talents authentiques, qui n’avaient pas même l’excuse de la liste noire, mais tous acharnés à gaver de pieux mensonges le bon peuple de France dans lequel se recrutent, tout compte fait, les cinq cent mille lecteurs qui assurent la prospérité d’un compte en banque. »

   Le roman se conclut sur un bref récit, narré par le personnage de Claude, d’un dîner de famille, durant lequel l’oncle maudit s’exclame : « La Paix ? La Paix, nous ne la connaîtrons que lorsque le dernier volontaire aura tué le dernier héros sur le cadavre du dernier tribun ! » (p. 200). Et Vincenot d’attribuer à Claude, le mot final, cynique et ironique : « Heureusement que tout cela se passait dans le cercle très étroit de notre famille. Cet hurluberlu aurait très bien pu compromettre ma triple carrière politique, littéraire et universitaire. » (p. 202).

Vies du roman et conclusions

   À sa sortie, ce roman ne rencontra pas son public en France mais plutôt outre-Rhin : traduit en allemand dès l’année de sa parution (par Kurt Meysel aux éditions Herder [33]), il fut enseigné dans les collèges [34]. Il existe même une interview de Walter Linss [35], inspirateur du Walther du roman, dans laquelle il évoque abondamment le caractère des personnages. Il est notable en effet que beaucoup de personnages de ce roman reposent sur des archétypes : l’oncle maudit est un extrême pacifiste quand le père de Claude est un extrême belliciste, le grand chef des résistants « le Biscayen », est « fanatique » et se prend pour Napoléon, les religieux justifient la guerre par Dieu et les officiers allemands sont aussi raffinés que cruels. Vincenot joue volontiers de ces clichés et interroge ainsi nos propres représentations de la guerre, via le binôme plus réflexif que constituent les personnages de Claude et Walther, qui sont durant longtemps les seuls à échapper à ces archétypes ; le tragique repose sur le fait que Claude rejoint finalement la mêlée en se fondant dans un archétype : celui de l’intellectuel qui donne à la masse ce qu’elle veut entendre, celui qui fait l’histoire officielle, et pire : celui du traître à son idéal.

   Si ce roman nous montre que les profiteurs de guerre sont ceux qui tirent profit du chaos pour exercer une basse vengeance invisible aux milieux des centaines d’autres qui caractérisent les épurations, comme l’homme qui fait tondre Suzanne [36] parce qu’elle a refusé ses avances (p. 182) ; ceux qui en tirent un profit politique, comme l’abbé Painchaud, ceux qui volent des biens abandonnés, comme le père de Claude, sous prétexte de retirer des ressources aux Allemands, il entend surtout démontrer que ce sont les faiseurs de légende comme Claude, les écrivains, ou plutôt les intellectuels qui peuvent en retirer le profit le plus immédiat et le plus pérenne : n’oublions pas que le personnage de Claude écrit à la fois des vers, écrit sur l’histoire, et finalement, écrit l’Histoire elle-même. Dans la continuité de la nouvelle « Le truc de Napoléon [37] », Vincenot fustige le clergé des flatteurs et avant tout les scribes sans lesquels ils ne seraient rien. Seul l’oncle maudit se place en définitive hors de l’Histoire : c’est d’ailleurs lui qui reste le personnage le plus fidèle à l’idée que Vincenot se fait du Christ. À Claude qui lui demande si le moment de la paix universelle est arrivé, l’oncle rétorque (p. 180). : « Oh, moi, ça m’est égal. J’aurais toujours la paix dans mon cœur. C’est la seule possible. Aimer, aider, oublier, pardonner, voilà les mots de passe… »

Par Odin Georget

Notes

 

[I] Consulté le 18 avril 2026 : https://www.culturopoing.com/cinema/entretiens-cinema/entretien-avec-xavier-giannoli-jean-dujardin-et-nastya-golubeva-les-rayons-et-les-ombres/20260318.

[II] Voir la partie « Vies du roman et conclusions » et la note 36 du présent article.

[1] Claudine Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, Paris, Anne Carrière, 2006, p. 520.

[2] C. Vincenot, Le Maître du bonheur, Mon père Henri Vincenot, Paris, Anne Carrière, 1995, p. 134.

[3] C. Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, op. cit., p. 520.

[4] Ibid., p. 477. Se référer à la note 2 de cette page 477.

[5] Ibid., p. 80.

[6] Ibid., p. 103.

[7] Ibid., p. 552.

[8] Ibid., p. 577.

[9] C. Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, op. cit., p. 404.

[10] Ibid., p. 598 pour le premier, p. 621 pour le second.

[11] Cette anecdote fondatrice est rapportée par Claudine Vincenot, témoin direct de la scène. Se référer à C. Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, op. cit., p. 467, et C. Vincenot, Le Maître du bonheur, Mon père Henri Vincenot, op. cit., p. 62-63, pour un récit plus détaillé.

[12] C. Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, op. cit., p. 535 puis p. 541.

[13Ibid., p. 552 et Gérard Gauthier, « Un auteur, un éditeur, Henri Vincenot, Denoël », Actes des rencontres Henri Vincenot, Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Éditions de l'Armançon, 1993, p. 121-122.

[14] A. Louise Staman, Assassinat d’un éditeur à la Libération, Paris, Éditions Édite, 2005, p. 312.

[15] Ibid., op. cit., p. 87.

[16] Ibid., p. 73.

[17] Ibid., p. 77.

[18] Ibid., p. 125.

[19] En 1938.

[20] Ambassadeur d’Allemagne en France de 1940 à 1944. A. L. Staman, Assassinat d’un éditeur à la Libération, op. cit., p. 155.

[21] Ibid., p. 177-178 et p. 213.

[22] En 1943. Ibid., p. 190.

[23] Ibid., p. 197.

[24] Ibid., p. 193-196.

[25] Ibid., p. 197.

[26] Ibid., p. 306. 

[27] A. L. Staman, Assassinat d’un éditeur à la Libération, op. cit., p. 312.

[28]  C. Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, op. cit., p. 552-553.

[29] L’exposition médiatique à laquelle le confrontèrent ses six passages à Apostrophes, et le rôle qui lui fut imposé dans l’émission en sont les causes principales.

[30] Se référer à la quatrième note du présent article.

[31] C’est par exemple ce qui transparaît dans la citation suivante, qui clôt la première partie du roman : « Il ne m’a pas dénoncé ! Il a failli à son idéal de bon Allemand pour rester fidèle à l’idéal humain ! Tout son patriotisme n’est qu’une attitude, un vernis superficiel qu’il se donne pour vivre en paix avec les sociétés barbares ! » (p. 95)

[32] H. Vincenot, La Pie saoule, Paris, Denoël/Gallimard, « Folio », 1979, p. 12.

[33] C. Vincenot, Henri Vincenot, La Vie toute crue, op. cit., p. 556 (note 3).

[34] Ibid., p. 553.

[35] Consultable à la Bibliothèque patrimoniale et d’études de Dijon, à la cote Ms 4587.

[36] La dernière intervention de Suzanne insiste sur le dévoiement du langage que provoque la guerre. Elle fait état, après avoir fait part de sa volonté d’épouser un soldat américain, qui se caractérise par son « néant mental » (p. 193), de son anti-intellectualisme : « Jamais je ne pourrai épouser un Français. La langue française même me répugne, c’est en français que j’ai reçu les pires injures. Je vais partir avec J.C. C’est un homme sans pensée, un corps sain, vigoureux et propre. Il ne se pose aucun problème, lui, et il a peut-être raison. Le christianisme ne lui donne pas la fièvre. Il n’avait même jamais pensé que son nom, qui est J. C. tout simplement, pût être formé des initiales de Jésus-Christ… » (p. 194).

[37] H. Vincenot, Nouvelles ironiques, Paris, Anne Carrière, « Le Livre de poche », 1999.

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